La lutte contre la reproduction intergénérationnelle des inégalités et de la pauvreté est un enjeu majeur des politiques publiques dont le but ultime serait de rendre effective la capacité de chacun à mener une vie d’individu libre, autonome et responsable, capable de formuler des choix de vie et de les réaliser. Corriger les inégalités liées au milieu social, culturel et économique, prévenir contre les risques et réparer les accidents qui jalonnent certaines vies dès leur commencement sont autant de tâches indispensables à la réalisation de la promesse démocratique. Elles impliquent autant d’acteurs qu’elles recouvrent divers aspects des parcours individuels : les professionnels de l’éducation, de la santé physique et mentale, et de l’action sociale sont tous concernés et, à ce titre, la protection de l’enfance se trouve au croisement de nombreux enjeux sans nécessairement avoir les moyens de s’en saisir.
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Qu’il s’agisse d’accompagner les parents dans leurs fonctions de soins physiques et affectifs ou dans leurs fonctions éducatives, qu’il s’agisse de repérer et de prévenir des situations familiales à risque, qu’il s’agisse ensuite d’accompagner les victimes lorsque les risques se muent en accidents, souvent traumatiques, qu’il s’agisse de suivre des jeunes, parfois de leur plus jeune âge jusqu’à leur majorité et au-delà, les professionnels de la protection de l’enfance se voient charger de missions extrêmement lourdes et complexes. Lourdes parce qu’elles font reposer sur leurs épaules des responsabilités dont les conséquences sont souvent déterminantes pour les enfants concernés. Complexes parce que les contours de ces responsabilités sont souvent flous et impliquent une multiplicité d’acteurs qui participent de la vie des enfants, depuis l’éducation nationale jusqu’au système judiciaire en passant par les services de santé.
De fait, comme pour la plupart des services publics, le grand public n’entend parler de la protection de l’enfance que lorsqu’elle échoue. Les événements tragiques ne manquent pas hélas et la presse n’hésite pas à assimiler ces échecs à des dysfonctionnements profonds auxquels les pouvoirs publics réagissent le plus souvent dans l’urgence de l’émotion médiatique, en annonçant de nouvelles commissions, de nouvelles réformes, de nouvelles lois… Celles-ci sont à chaque fois supposées résoudre les difficultés structurelles qui sont pourtant souvent mises en lumière par les professionnels eux-mêmes bien avant que ne surviennent les drames médiatisés: des difficultés qui concernent l’ensemble des missions et des métiers de la protection de l’enfance, sans pour autant résumer ce champ d’action social à ces difficultés.
Parce qu’elle concerne avant tout une intervention des pouvoirs publics dans la sphère privée, et plus précisément dans cette sphère très fermée qu’est la cellule familiale, la protection de l’enfance ne peut que susciter des débats permanents qui tournent notamment autour de la question des libertés individuelles dans les choix de vie, d’éducation, de culture, d’exercice de l’autorité parentale…et à ce titre, les questions liées à la protection de l’enfance renvoient également à celles qui concernent les violences faites aux femmes, sexistes et intrafamiliales. Les liens ne sont pas seulement factuels, dans le sens ou bien souvent les professionnels de l’intervention sociale et de la protection de l’enfance doivent travailler sur des maltraitances et des violences qui impactent autant les femmes, les jeunes filles et les mères, que leurs enfants. Les liens sont aussi philosophiques : pendant très (trop) longtemps, les auteurs interrogeant la justice sociale se sont interdits d’ouvrir la porte du foyer. Fort heureusement les débats se sont ouverts. Ils donnent lieu à de nombreuses controverses, liées aussi bien aux postures morales des protagonistes qu’aux disciplines et positions institutionnelles à partir desquelles ils évaluent les situations.
Évaluer les dispositifs de protection de l’enfance est donc complexe car cela implique d’articuler au recueil de faits une réflexion sur les postures et positions à partir desquelles nous définissons et jaugeons ces faits. Par exemple, sur quels faits faut-il porter le regard : ceux qui concernent les missions définies par les lois et textes réglementant l’aide sociale à l’enfance ? ceux que le pouvoir politique définit comme prioritaires en fonction de sa stratégie ? ceux qui attirent l’attention des médias ? ceux qui sont pertinents du point de vue des professionnels ?
Dans une première phase de travail, de février à décembre 2023, nous avons à la fois lu les productions institutionnelles, académiques et professionnelles sur la protection de l’enfance, et conduit plusieurs entretiens exploratoires avec des professionnels dans quatre départements. Nombre de ces professionnels (des chefs de service aux travailleurs sociaux) nous avaient sollicités par ailleurs à l’occasion de rencontres sur d’autres questions liées à la lutte contre la pauvreté ou contre les violences faites aux femmes.
Cette première phase nous a permis de faire le point à la fois sur les problématiques, débats et polémiques relevant de la protection de l’enfance en général mais aussi, et surtout, d’entendre les acteurs de première ligne, observateurs et messagers privilégiés faisant remonter du terrain les difficultés qu’ils rencontrent et les innovations qu’ils portent.
Nous entrons à présent dans une deuxième phase de notre travail en lançant une enquête en ligne à l’échelle de la Région Occitanie.
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